Trois mots pour un tournant
Trois mots pour un tournant
« Compétitivité, valeurs, sécurité ». Les trois priorités cardinales de la présidence irlandaise du Conseil, qui a succédé à Chypre le 1er juillet, résonnent comme une devise. Mais au lieu d’exprimer une promesse d'émancipation ou un idéal collectif, ce triptyque ne témoigne-t-il pas d’un imaginaire autrement plus froid, révélateur d'un tournant de l'Union vers l'impératif de la performance et de la défense ?
Ces priorités se lisent déjà dans l'actualité sociale européenne de ce mois de juillet. La vice-présidente exécutive aux Droits sociaux Roxana Mînzatu présente l'Europe sociale avant tout comme un levier de compétitivité. Dans le même esprit, le programme de travail de la présidence irlandaise affirme « prendre en considération » les droits sociaux dans son agenda de compétitivité, plaçant ainsi le social comme un objectif transversal, plutôt qu'une priorité à part entière (voir brève). Plus révélateur encore, le nouveau plan d’action du Socle européen des droits sociaux publié le 22 juillet, confirme la place centrale du plein emploi dans la stratégie de compétitivité de l’Union avec des actions centrées principalement vers l’activation sur le marché du travail et les emplois de qualité (voir brève).
Ces initiatives interrogent pourtant leur capacité à atteindre les objectifs du Socle. Elles contrastent avec les indicateurs sociaux européens, qui montrent à la fois une progression de la pauvreté au travail et une préoccupation croissante des citoyens face au coût de la vie. La situation française rappelle cette réalité : en 2025, l’indicateur de risque de pauvreté ou d’exclusion sociale a encore progressé, en particulier chez les enfants, dont plus d'un quart est concerné (27,5 % contre 26,2 % en 2024). Le paquet social de mai, avec la stratégie de lutte contre la pauvreté et le renforcement de la garantie pour l’enfance, reconnaissait déjà cette réalité. Faute de mesures législatives contraignantes, elles n'occupent toutefois qu'une place marginale dans le nouveau plan d’action. Notre page spéciale du mois de juillet propose un retour sur l’articulation entre le Socle européenne des droits sociaux et la lutte contre la pauvreté au niveau européen.
Mais face à ces pressions économiques, politiques et institutionnelles, une question demeure : quel avenir pour l'Europe sociale ? Dans son programme de travail, l’Irlande accorde une place à la dignité humaine, à la solidarité et à l'égalité entre les femmes et les hommes et souhaite obtenir l’accord des États membres sur la proposition de directive sur l’égalité de traitement (voir brève). Les débats récents au Conseil EPSCO sur le non-recours aux prestations sociales ou encore la lutte contre la pauvreté témoignent d’une volonté de renforcer l'efficacité des systèmes de protection sociale (voir brève). Mais c’est l'adoption définitive des règlements de coordination des systèmes de sécurité sociale par le Parlement européen le 7 juillet dernier qui apporte le plus d'optimisme. En renforçant les droits des citoyens et travailleurs mobiles, ces textes ouvrent la voie à de nouvelles avancées, notamment dans le cadre du futur paquet sur la mobilité juste. À l'heure où la compétitivité semble éclipser d'autres ambitions sociales, la mobilité pourrait bien rester l'un des derniers espaces de protection des droits sociaux européens.
Cette édition marque également une nouvelle étape pour le Reif-Info. Après la pause estivale, notre lettre d’information fera sa rentrée, avec une identité visuelle modernisée et un format repensé. Si la présentation évoluera, notre ambition restera inchangée : offrir un panorama de l’actualité sociale et sanitaire européenne. Nous vous donnons rendez-vous fin septembre pour poursuivre ensemble cette réflexion.
L’équipe Reif – Anne-Claire, Benjamin, Adèle LB et Adèle G
